Si tu es déjà resté bloqué devant une phrase comme « Les lettres qu'il s'est laissé écrire » en te demandant pourquoi ce n'est pas laissée, cet article est pour toi.
Il y a une réponse courte et une réponse longue. La réponse courte : toute question d'accord du participe passé se ramène à une seule chose, où est le complément d'objet direct, et qui fait l'action ? La réponse longue, ce sont les douze constructions ci-dessous, y compris la poignée que les francophones eux-mêmes ratent régulièrement.
Tu découvres la question ? Commence par la version courte : Accord du participe passé : les 3 seules règles vraiment utiles. Elle traite
être,avoiret la règle du COD placé avant, qui couvre 95 % des cas. Et si le choixêtre/avoirn'est pas encore solide, le guide du passé composé le pose avant tout le reste. Cet article-ci est la référence complète, les 5 % restants inclus.
La question qui commande tout le reste
Avant la moindre règle, pose-toi deux questions :
- Quel auxiliaire ?
êtreouavoir(les verbes pronominaux se conjuguent avecêtremais se comportent commeavoir, on y revient). - Où est le complément d'objet direct (COD), et est-il placé avant le participe ?
C'est tout le moteur. Le reste, c'est apprendre à repérer le COD sous ses déguisements.
Cas 1 : verbes conjugués avec être, accord avec le sujet
Le cas facile. Si l'auxiliaire est être, le participe s'accorde en genre et en nombre avec le sujet.
Elle est arrivée. Nous sommes partis. Les filles sont rentrées.
Cela couvre la petite série des verbes de mouvement et de changement d'état, ainsi que tous les verbes pronominaux (qu'on traite à part, parce qu'ils cachent un piège).
Cas 2 : avoir + COD après le verbe, pas d'accord
Le comportement par défaut avec avoir : le participe reste nu (masculin singulier).
J'ai mangé une pomme. Elle a vu ses amis. Nous avons fini le travail.
Aucun objet avant le verbe → rien avec quoi accorder.
Cas 3 : avoir + COD avant le verbe, accord avec lui
La règle du COD placé avant. Avec avoir, le participe s'accorde avec le complément d'objet direct uniquement quand celui-ci précède le verbe. Cela se produit sous exactement trois formes :
a) Un pronom (le, la, les) :
Je les ai vues. (les = les filles) Tu l'as mangée. (l' = la pomme)
b) Une proposition relative introduite par que :
La pomme que j'ai mangée était délicieuse. Les livres que tu as lus.
c) Une question qui place l'objet en tête avec quel(le)(s) :
Quelle robe as-tu choisie ? Combien de pommes as-tu mangées ?
Toute la difficulté consiste à distinguer un complément direct d'un complément indirect, puisque seul le direct déclenche l'accord.
Cas 4 : les compléments indirects ne déclenchent jamais l'accord
Un complément d'objet indirect (COI) est introduit, dans la phrase complète, par à ou pour, et se pronominalise en lui / leur. Il ne provoque pas d'accord, même placé avant le verbe.
J'ai téléphoné à Marie → Je lui ai téléphoné. (pas d'accord, lui est indirect) J'ai parlé à mes parents → Je leur ai parlé.
⚠️ Le test : si le verbe se construit normalement avec
àdevant son complément (parler à,téléphoner à,nuire à,succéder à), le pronom qui précède est indirect, donc pas d'accord.
Cas 5 : le pronom en, pas d'accord
Quand le complément d'objet direct est en, le participe reste invariable.
Des pommes ? J'en ai mangé. (et non « mangées ») Des erreurs, qui n'en a jamais fait ?
Cas 6 : le l' neutre (= cela), pas d'accord
Quand l' reprend une idée entière ou une proposition (et non un nom précis), il est neutre : le participe reste au masculin singulier.
Ces exercices sont plus difficiles que je ne l'avais cru. (l' = « qu'ils seraient difficiles », neutre → pas d'accord)
Cas 7 : les verbes pronominaux, le gros morceau
Les verbes pronominaux (se laver, se souvenir, s'écrire…) se conjuguent toujours avec être, mais ils ne s'accordent pas simplement avec le sujet. Ils se répartissent en deux groupes. (Pour le tour complet, voir le guide des verbes pronominaux.)
7a) Le pronom réfléchi est COD, accord avec le sujet
Si se est le complément d'objet direct, il précède le verbe : le participe s'accorde donc.
Elle s'est lavée. (s' = elle-même, COD) Ils se sont battus.
7b) Le pronom réfléchi est COI, pas d'accord
Si se est indirect (le vrai COD arrive après), pas d'accord : c'est exactement la règle d'avoir.
Elle s'est lavé les mains. (s' = « à elle-même », indirect ; le COD, les mains, suit le verbe) Elles se sont parlé. (parler à → indirect) Ils se sont succédé. Elles se sont téléphoné.
Mais si ce vrai COD passe devant, il précède le participe et l'accord revient :
Les mains qu'elle s'est lavées. (les mains est maintenant placé avant le verbe)
7c) Verbes essentiellement pronominaux et pronominaux de sens passif, accord avec le sujet
Les verbes qui n'existent qu'à la forme pronominale (s'enfuir, se souvenir, s'évanouir, s'absenter, se repentir) et les pronominaux de sens passif s'accordent avec le sujet, parce que se ne peut pas s'analyser comme un objet.
Ils se sont souvenus. Elle s'est évanouie. Les cigognes se sont nichées dans les peupliers. La maison s'est bien vendue. (sens passif = a été vendue)
⚠️ Deux exceptions célèbres :
s'arrogersuit la règle d'avoir, pas celle du sujet (les droits qu'il s'est arrogés). Etse rendre comptene s'accorde jamais, parce quecompteest le COD (elle s'est rendu compte).
Cas 8 : participe + infinitif (verbes de perception), le test de l'agent
Avec voir, entendre, sentir, regarder, écouter suivis d'un infinitif, le participe s'accorde avec le COD qui précède uniquement si ce complément fait l'action de l'infinitif.
La cantatrice que j'ai entendue chanter. (c'est elle qui chante → elle est l'agent → accord) Les airs que j'ai entendu chanter. (les airs sont chantés, ils ne chantent pas → pas d'accord)
Même logique avec se voir + infinitif :
Ils se sont vu accorder des congés. (ce ne sont pas eux qui accordent, les congés leur sont accordés → pas d'accord)
Cas 9 : faire + infinitif, toujours invariable
fait suivi d'un infinitif est toujours invariable. Sans exception.
La maison qu'il a fait construire. (jamais « faite ») Elle s'est fait couper les cheveux. Elle s'est fait faire une robe.
Cas 10 : laisser + infinitif, et pourquoi s'est laissé écrire est invariable
Voilà le cas qui t'a amené ici. Deux règles convergent, et toutes les deux donnent pas d'accord.
La règle traditionnelle : comme pour les verbes de perception, laissé + infinitif ne s'accorde que si le COD placé avant fait l'action de l'infinitif.
Les enfants qu'il a laissés partir. (ce sont les enfants qui partent → agent → accord, selon la règle traditionnelle) Les lettres qu'il s'est laissé écrire. (les lettres sont écrites, elles n'écrivent pas → pas agent → pas d'accord)
Dans « les lettres qu'il s'est laissé écrire », que (= les lettres) est le COD d'écrire, la chose qu'on écrit. Il a laissé quelqu'un lui écrire les lettres. Les lettres subissent l'action, elles ne l'accomplissent jamais : laissé reste donc invariable.
La règle moderne (rectifications de 1990, entérinées par l'Académie française) : laissé + infinitif est désormais rendu invariable dans tous les cas, aligné sur fait.
Elle s'est laissé mourir. Je les ai laissé partir.
Autrement dit, dans les deux systèmes, « les lettres qu'il s'est laissé écrire » est correct sans accord. L'ancienne règle le bloque parce que les lettres ne sont pas l'agent ; la nouvelle le bloque sans condition.
Cas 11 : verbes de mesure, de prix et de durée
courir, coûter, valoir, peser, mesurer, vivre, durer, régner. Quand l'élément placé devant le participe est un complément de mesure (et non un véritable objet), pas d'accord.
Les deux heures que j'ai couru. (mesure → invariable) Les mille euros que ça a coûté. Les 87 ans qu'elle a vécu.
Employés au figuré, ces verbes prennent un vrai COD et s'accordent :
Les efforts que ça m'a coûtés. (objet figuré → accord) Les dangers que nous avons courus. La folle époque qu'elle a vécue.
Cas 12 : verbes impersonnels et infinitifs sous-entendus, invariables
Les verbes impersonnels (il faut, il y a, la météo) ne s'accordent jamais : ils n'ont ni vrai sujet ni COD.
Que de force il lui a fallu ! Les chaleurs qu'il a fait cet été.
Un infinitif sous-entendu après pu, dû, voulu, su, cru, permis laisse le participe invariable :
Je leur ai prêté toutes les économies que j'ai pu (leur prêter). Ils ont pris les mesures qu'il a fallu (prendre).
L'arbre de décision complet
Auxiliaire être (non pronominal) ? ─────────────► accord avec le SUJET
Verbe pronominal ?
├─ essentiellement pronominal / sens passif ─► accord avec le SUJET
│ (sauf s'arroger → règle d'avoir)
└─ le réfléchi est-il un vrai objet ?
├─ réfléchi = COD ──────────────────────► accord avec le SUJET
└─ réfléchi = COI (vrai COD plus loin) ─► PAS d'accord
Auxiliaire avoir ?
├─ COD placé AVANT le verbe ─────────────────► accord avec cet OBJET
│ (pronom / que / quel)
├─ COD placé après, ou absent ───────────────► PAS d'accord
├─ objet = « en » ou « l' » neutre ──────────► PAS d'accord
├─ objet indirect (lui, leur) ───────────────► PAS d'accord
├─ + infinitif (perception) : objet agent ? ─► accord seulement si OUI
├─ fait + infinitif ─────────────────────────► JAMAIS d'accord
├─ laissé + infinitif ───────────────────────► invariable (réforme 1990)
├─ verbe de mesure (coûté, vécu, couru) ─────► PAS d'accord
└─ impersonnel / infinitif sous-entendu ─────► PAS d'accord
Questions fréquentes
Pourquoi n'y a-t-il pas d'accord dans « les lettres qu'il s'est laissé écrire » ?
Avec laisser + infinitif, le participe ne s'accorde que si le COD placé avant fait l'action de l'infinitif. Les lettres sont écrites, elles n'écrivent pas : laissé reste invariable. Et depuis les rectifications orthographiques de 1990, laissé + infinitif est de toute façon invariable dans tous les cas, exactement comme fait.
Le participe passé employé avec avoir s'accorde-t-il parfois ?
Oui, mais seulement quand le COD est placé avant le verbe : un pronom (je les ai vues), que (la pomme que j'ai mangée) ou quel (quelle robe as-tu choisie ?). Il n'y a pas d'accord quand le complément suit, quand il est indirect (lui, leur), ni quand c'est le pronom en (des pommes, j'en ai mangé).
Les verbes pronominaux s'accordent-ils avec le sujet ?
Seulement quand le pronom réfléchi est COD. Elle s'est lavée (s' = elle-même, COD → accord) contre elle s'est lavé les mains (s' = à elle-même, COI → pas d'accord). Les verbes essentiellement pronominaux comme s'enfuir et se souvenir s'accordent toujours avec le sujet.
Fait suivi d'un infinitif peut-il varier ?
Non. fait + infinitif est toujours invariable : la maison qu'il a fait construire, elle s'est fait couper les cheveux. Depuis les rectifications de 1990, laissé + infinitif suit la même règle d'invariabilité.
Pourquoi « les deux heures que j'ai couru » ne s'accorde-t-il pas ?
Parce qu'avec les verbes de mesure (courir, coûter, valoir, peser, vivre), l'élément placé avant le verbe est un complément de mesure, pas un COD : il n'y a donc pas d'accord. Employés au figuré, ils prennent un vrai objet et s'accordent bel et bien : les efforts que ça m'a coûtés.
Connaître la règle et l'appliquer, ce n'est pas la même chose
Tu peux comprendre chacun des cas ci-dessus et rester quand même bloqué au milieu d'une phrase, parce que l'accord est une décision de production prise en temps réel : repérer l'objet, situer sa place, vérifier l'agent, accorder en genre et en nombre. Le seul remède, ce sont les répétitions.
Bonjour Verbs fait travailler exactement ça : des phrases à compléter au clavier, du type « Les pommes que j'ai ____ (manger) étaient délicieuses », avec une correction détaillée dès que l'accord tombe à côté, pour que la règle devienne un réflexe plutôt qu'un raisonnement à refaire chaque fois.